Une histoire de définition

Coucou les petits choux !

Je viens de découvrir, au hasard de mes promenades sur ce monde si nouveau pour moi de WordPress, « l’agenda ironique » : un jeu littéraire  qui a lieu chaque mois sur les blogs  de celles et ceux qui souhaitent participer.

J’ai donc décidé de me lancer pour la première fois en mai, dont le thème proposé par Camille et Émilie est : En attendant le prochain pont. Contrainte : pas plus de 700 mots (j’y suis tout pile… enfin, si on ne compte pas le titre !). Je ne suis pas sûre que mon texte soit ironique, et j’ai voulu verser dans le poétique mais j’ai peur d’avoir basculé du côté obscur de la force (autrement dit, du côté philosophico-culcul). Si c’est le cas, n’hésitez pas à me trancher la tête…

Une histoire de définition

1er mai 1968

Chers Messieurs,

« Cette lettre vous parvient pour vous faire part de mon mécontentement. Laissez-moi vous expliquer, et vous comprendrez – peut-être – où je veux en venir. Je n’userai pas comme vous le faites de discours grandiloquents ni de mots prétentieux. Je tâcherai d’être concis, mais je ne peux faire autrement que vous raconter mes vieux souvenirs.

Il existe une île que l’on peut difficilement atteindre en bateau ou à la nage, tant ses rives sont un amas inextricable de racines et de branches, de cailloux et de rives rocheuses. Elle fascine de loin, certains en font le tour sur leur embarcation, dubitatifs. Et puis, un jour vous vous promenez autour du lac, la main dans la main de cette si jolie fille… et il y a soudain ce pont de bois qui coupe le brouillard matinal, semblant mener vers un autre monde. Vous hésitez, vous ne comprenez pas, vous guettez le moindre indice permettant de déterminer si ce passage fait de planches, apparu comme par magie, vu pour la première fois, est réel, solide, concret. Jusqu’à ce que la frivole demoiselle éclate de rire et vous entraîne par le bras en riant.

Nous nous rendions souvent sur l’île aux Biches. La végétation luxuriante nous faisait de grands rideaux émeraude qui coulaient des arbres et soustrayaient au regard du monde le théâtre de nos après-midi en amoureux. Au ciel s’envolaient avec les oiseaux nos éclats de rires espiègles. Nos goûters avaient la saveur des fruits blets et céruléens cueillis en haut des pruniers, après avoir déployé des trésors d’ingéniosité pour nous hisser à leur hauteur. Le plus souvent, je la portais, tout simplement. Elle riait : mes mains sur sa taille la chatouillaient et nous finissions inexorablement par tomber dans les fourrés. Dans ce microcosme, l’ennui des dimanches pluvieux devenait poésie. Nous regardions avec émerveillement le ciel offrir sa tournée aux petits animaux des sous-bois. Çà et là étaient servies des flaques de thé glacé aux feuilles d’automne. Faons et écureuils n’étaient pas farouches le moins du monde. Je crois bien qu’elle leur parlait à mi-voix mais à mon arrivée derrière elle, le charme de ses murmures ensorcelants était rompu d’un cri de joie.

Elle, qui avait lu mes poèmes, disait que j’étais « le roi d’un peuple de forêts bleues ». J’aimais à le croire. Sur la rive de notre monde, les pieds dans l’eau translucide, nous observions celui d’en face, de l’autre côté du lac, d’une minutie scientifique. Nous apercevions les silhouettes des promeneurs  se déplacer comme autant de fourmis autour du grand plan d’eau, puis peu à peu les lumières des villages s’allumaient en même temps que les étoiles. Bientôt, il fallait délaisser notre cocon et repasser le pont pour regagner nos maisons.

Parfois, quand je la rejoignais sur l’île, je souriais en apercevant sa robe légère – qu’elle avait malicieusement quittée pour l’abandonner aux coccinelles – dépasser des herbes folles. Mais ce jour-là, elle n’était pas d’humeur joueuse. Je trouvai sa joue humide comme un pétale après la rosée du matin et compris que quelques instants avaient suffi à souffler notre monde comme une fleur de pissenlit.

Je pensais que l’île s’enfoncerait dans les eaux du lac, gravant dans ma mémoire le mythe lointain d’une Atlantide merveilleuse. L’île resta, mais le pont disparut. Tout ceci n’avait donc jamais existé ?

Par la suite, il y eut d’autres demoiselles, d’autres promenades main dans la main et un nouveau pont vers l’île finissait par réapparaître, sorti des brumes de l’amour naissant. Il y eut l’île aux Papillons. Puis l’île aux Chevaux. Et d’autres encore, dont le souvenir me laissera éternellement un goût différent. Les dimanches pluvieux retrouvaient leur air de fête alanguie quand l’eau céleste jouait du xylophone sur le toit feuillu de nos cabanes d’espoirs.

Hélas, quand on se voit obligé de rester sur la rive, les temps se font durs parmi le monde des hommes. Mais il n’y a rien à faire, en attendant le prochain pont…

Un pont capricieux vers le bonheur. Voilà, ce que j’aurais écrit, moi, en lieu et place de vos sornettes dans les pages de votre Encyclopædia Universalis, au sujet de l’amour. »

Agréez, chers Messieurs, mes respectueuses salutations.

Louis P.

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28 réflexions sur “Une histoire de définition

  1. C’est pas pour rien qu’il y a toutes sortes de ponts, et je vois qu’on n’a pas encore tout inventé…
    Ne crains rien, tu peux leur écrire pour t’exprimer là-dessus, si telle est ton envie, car on ne coupe plus les têtes de nos jours en France…
    Par contre, sur l’île, je ne jure de rien, tu risques de la perdre quand même 😉

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    1. Merci Asphodèle ! Ouf, j’avais peur que ce soit un peu trop mièvre… C’est vrai que je n’avais même pas fait le rapprochement avec cette expression ! Mais du coup ça me plaît, j’ai un peu l’impression d’avoir inventé son origine ^^

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  2. Salut le nouveau de l’agenda ! Moi, je suis la nouvelle depuis l’an dernier car finalement, on peut être nouveau à tout moment. C’est un peu comme ces ponts-là si bien écrits et apparaissant d’une rive à l’autre à chaque histoire. Alors, très jolie inspiration pour cette première participation et bienvenue chez les doux dingues (amoureux), qui créent chaque mois de nouveaux ponts entre eux. Et puis, s’abonner à votre blog pour faire avancer le schmilblig, c’est aussi créer un pont entre nous.

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  3. Les gens qui s’aiment (comme dirait Sheller) sont toujours un peu les mêmes : seuls au monde, sur leur île… en partie inaccessibles.
    Ton texte est une superbe allégorie…

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  4. On se laisse immerger par l’atmosphère feutrée, délicate suggérée par l’écriture. Une succession de ponts comme autant d’aventures amoureuses. C’est beau 🙂

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  5. Il fut un temps où les plus ponts d’entre nous inventèrent le rai-pont-d’heures, histoire d’ensoleiller les îles après la pluie. Voilà pourquoi parfois le temps rend durable certains ponts d’amour. Toute cette végétation luxuriante, moi, ça me laisse admirative.
    Belle performance épistolaire que la vôtre monsieur Grumots. Louis P. comme Philippe ?

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    1. Merci 🙂 hihi, raté je suis une fille. J’ai voulu faire parler un narrateur masculin, pour une fois… Et pour tout vous dire, « Louis P. » est un clin d’œil discret à Louis Poirier alias Julien Gracq, un auteur que j’aime bien et dont la prose poétique m’a inspirée pour ce texte 😉

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