40 hours – chapitre 1

Thème : revisiter de manière moderne le mythe de l’Arche de Noé (la recette ici).
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S H E40 hours

Maria, secrétaire de 36 ans, se retrouve un soir retenue par la neige à son travail en compagnie de 7 de ses collègues de bureau, drôles d’énergumènes qui ne sont pour elle que des caricatures d’animaux. L’expérience s’avère inattendue, entre calvaire et occasion rêvée de nouer des liens avec ces inconnus si familiers.

 

Maria ne pensait pas si bien dire le matin même, lorsqu’elle avait pensé qu’elle aurait mieux fait de rester sous la couette. Ce soir, elle avait trop tardé à partir du bureau et maintenant, il était trop tard. Au dehors, la tempête faisait rage et elle distinguait bien par la vitre embuée les 60 bons centimètres de neige qui s’accumulaient sur le toit de sa vieille Peugeot break. Cela faisait un bon quart d’heure que les derniers employés – mais aussi les chefs – de MSL, entreprise de fabrication de machines destinées aux usines, s’étaient rassemblés dans l’atelier principal. Car il fallait désormais se rendre à l’évidence : quelque soit leur place dans la hiérarchie, ce soir ils étaient tous coincés au même endroit, et pour une durée pour le moins indéterminée.

Maria ne put s’empêcher de se maudire d’être encore célibataire et sans enfants à 36 ans : si elle avait eu des obligations, elle serait partie à 16h30, comme la plupart des femmes de l’entreprise et n’aurait pas ainsi continué à travailler bêtement tandis qu’à l’extérieur, la neige commençait à bloquer toutes les issues. Elle passa en revue les visages de ses compagnons de fortune, mais cela ne fit qu’empirer son stress. Il y avait d’abord Stéphanie, la comptable qui partageait son bureau et qui faisait de ses journées un enfer… Les crêpages de chignon incessants des deux femmes avaient coûté un peu plus de 3 000 euros à l’entreprise, qui s’était vue obligée de devoir ériger une cloison entre les deux, séparant leur bureau tel le mur de Berlin. Stéphanie avait de grands yeux globuleux, si bien que Maria l’appelait en son for intérieur le « merlan frit » ou « la morue ». À côté d’elle se tenait le directeur financier, M. Duruy, Noé de son prénom. Lui, c’était le roi de la jungle, engoncé dans son costume trois pièces, sa crinière poivre et sel soigneusement en ordre. D’ordinaire, il avait à cœur de se donner l’air jeune et cool en plaisantant, mais cette fois, il arborait un air grave, tentant de chercher une issue à cette situation fâcheuse en passant des coups de fil impatients depuis son iPhone. Deux employés de l’atelier, Marc et André, essayaient pendant ce temps de dégager la neige devant la porte qui menait vers l’extérieur, sans grand succès. Maria ne leur avait que très peu adressé la parole depuis qu’elle avait décroché ce poste précaire de standardiste, deux ans plus tôt. Mais avec leurs blagues grivoises et leurs boutades bruyantes, ils lui faisaient penser à deux petits singes joueurs et turbulents, si bien qu’inconsciemment, elle les évitait bien qu’ils soient tout à fait inoffensifs.

Les autres collègues restaient, eux, les bras croisés, hagards. Alexandre Aisé, un ingénieur sérieux, froid et discret, relevait, lui plutôt de l’espèce des reptiles. Son statut de cadre lui valait d’être invité tous les midis à manger au restaurant avec la direction, ce qui n’était pas vu du meilleur œil par tous les employés. On comptait aussi parmi les « rescapés de MSL », Charlotte Poitevin, la commerciale joyeuse à la langue bien pendue et aux collants rayés multicolores, et même un parfait inconnu : le réparateur de l’imprimante, un gros monsieur bien joufflu et à la respiration de locomotive, juste venu pour l’après-midi afin de réparer les méfaits de Stéphanie, la reine du bourrage papier. Bref, pour continuer sur la lancée de descriptions animalières, le zèbre et l’hippopotame complétaient la ménagerie. Une vraie arche de Noé ! Alors que Maria réalisait soudainement que le prénom de leur chef appuyait cette pensée farfelue, elle n’y tint plus et laissa échapper un fou-rire nerveux.

– Il n’y a rien de drôle, persiffla la comptable aux yeux exorbités. Je voudrais bien rentrer chez moi !

Tous semblèrent sortir de leur torpeur et comprirent qu’ils seraient bien obligés, malgré leurs réticences, de communiquer entre eux un jour ou l’autre.

– C’est impossible, dit calmement l’ingénieur. Les issues sont bloquées et de toute manière, il serait impossible de reprendre la route. Dehors, ce doit être une vraie patinoire…

– Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

– Il n’y a plus qu’à attendre, lâcha le directeur financier, vaincu. Les déneigeuses sont prises d’assaut et nous ne sommes pas en danger. Nous allons devoir patienter : les secours ne viendront pas tout de suite.

La nuit allait être longue.

– Qui a faim ? s’exclama Charlotte, en agitant ses jambes multicolores.

Quelques instants plus tard, l’on avait fait l’inventaire des denrées de première nécessité récoltées dans les tiroirs des bureaux : du thé au gingembre, quelques sablés au chocolat et des soupes chinoises lyophilisées. Maria ne put s’empêcher de jeter un regard moqueur aux deux plus hauts gradés de la troupe, le directeur financier et l’ingénieur, alors qu’ils engloutissaient cette mixture infâme de nouilles trempant dans l’eau. Ah, ça devait les changer du resto !

Alors que tous mangeaient en silence, assis en rond à même le sol de l’atelier, Maria se mit à réfléchir. Cette nuit, ils n’étaient plus vraiment ni chefs ni employés, ni amis ni ennemis. C’était probablement l’unique occasion que la vie leur donnerait d’avoir quelque chose en commun. Alors, elle se lança :

– À part ça, vous avez passé une bonne journée ?

Sa voix avait résonné dans le grand atelier. Passé l’étonnement, chacun y alla de sa propre anecdote, ravi que quelqu’un ait enfin brisé la glace.

 

 

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