Le colocataire

Il y a peu, je vous donnais la recette du « Logo-rallye ». Voici un texte que j’ai écrit il y a quelque temps déjà à l’aide de cet exercice. Les phrases imposées (en gras dans le texte) étaient données au fur et à mesure, toutes les 5-10 minutes environ, par l’animatrice de l’atelier d’écriture, mais comme indiqué dans ma recette, si vous êtes seul(e) à réaliser l’exercice chez vous, vous pouvez très bien les piocher au hasard dans un livre 🙂

***

Il était gros, gras, avachi sur le sofa du salon, à demi couvert d’un plaid en polaire. Toute la journée s’écoulait au rythme de son ventre rebondi et poilu qui se gonflait et se dégonflait à mesure qu’il respirait. Ses occupations étaient jour après jour sensiblement les mêmes : se goinfrer, dormir, se gratter, s’installer dans le canapé et observer mollement par la fenêtre les oiseaux et les tracteurs qui passaient.

Il n’était quasiment jamais sorti dehors. L’extérieur lui paraissait trop inconfortable, trop risqué… trop inconnu, peut-être. Cela faisait quelque temps qu’Emma n’en pouvait plus. Depuis qu’elle avait recueilli Ferdinand, il n’avait rien fait de sa vie. Elle avait l’impression de ne pas le connaître. Son air blasé ne trahissait jamais aucune réaction, aucune émotion.

Un soir, elle n’y tint plus, prit le chat par le cou et le flanqua dehors en lui criant : « Maintenant, ça suffit, prends une identité, amuse-toi, fais-toi des amis ! »
Le gros pacha disparut au bout d’un moment, après avoir lamentablement miaulé à la porte puis à la fenêtre durant de longues minutes. Le soir-même, Emma prit peur en ne voyant pas l’énorme boule de poils noirs pointer à nouveau le bout de son museau dans les environs. Où était-il passé ? Et s’il s’était perdu ? Elle culpabilisa et passa une très mauvaise nuit.

Mais le matou revint le jour suivant. Toujours aussi bien portant et le regard inexpressif. C’est lorsqu’il s’approcha de sa gamelle pour recevoir sa ration quotidienne qu’Emma aperçut quelque chose briller à son cou. Il portait un collier ! Elle le détacha non sans mal et ouvrit le petit médaillon doré. À l’intérieur, une adresse et un nom : Stéphane Louvisard. Un des voisins, 4 ou 5 maisons plus bas dans la rue. « Non mais, pour qui il se prend ? », rugit la jeune femme. Elle n’allait quand même pas se laisser voler son matou… Une minute plus tard, elle sonnait chez le Stéphane en question, les bras croisés sur son trench rouge, perchée sur ses talons aiguilles. Le voisin, étonné, se confondit en excuses et baragouina quelques obscures raisons qui lui avaient permis de croire le gros chat abandonné. Pour se faire pardonner, il invita Emma à dîner.

Mais Emma était-elle vraiment cette jeune fille séduisante qui mettait les garçons à ses pieds ? D’ordinaire, non, mais puisque l’heure était au changement et au bannissement de la routine – pour elle comme pour son compagnon à quatre pattes – elle accepta. Le voisin en question était plutôt bel homme…

Célibataire, Emma se sentit retrouver ses quinze ans et ses premiers émois. Le surlendemain, Ferdinand regarda sa maîtresse se préparer pour son rendez-vous. Elle avait mis tellement de parfum que ça lui chatouillait la truffe et il éternua dans ses poils. Depuis l’autre jour, Emma ne lui accordait plus une caresse et le forçait encore à sortir dehors au moins une fois par jour, alors qu’il n’aspirait qu’à ronfler sur le canapé. Il la regarda sortir, plus belle que jamais et quand elle revint, tard dans la nuit, ô stupeur ! Ferdinand vit le grand monsieur qui l’avait accueilli et nourri quelques jours plus tôt – alors qu’il errait dans la rue, au comble de la dépression – franchir lui aussi le seuil de la porte d’entrée et pénétrer sur son territoire. Le matou avait un mauvais présentiment… qui s’avéra bientôt justifié, puisque l’homme occupa toute la nuit sa place dans le lit d’Emma. Relégué sur le canapé, il ne dormit que d’une oreille, tout occupé à élaborer un plan. Après, il dormit toute la journée, parce qu’il n’avait pas l’habitude de réfléchir autant.

Comme par la suite, le scénario se répéta, il se décida à passer à l’action. Et, contre toute attente, son plan réussit du premier coup. Lorsqu’Emma et Stéphane montèrent se coucher, ils trouvèrent au pied du lit une souris morte, en guise d’avertissement. Le coup de maître, c’est que Ferdinand n’avait même pas eu à chasser : dehors, il s’était affalé de tout son long dans l’herbe et avait écrasé comme une crêpe un petit mulot qui passait par là – au mauvais endroit, au mauvais moment.

Emma cria, surprise, avant d’éclater de rire. « Ah ! avec les chats, c’est toujours la même histoire de vengeance. » Mais Stéphane ne l’écoutait pas. Il avait en horreur tout ce qui était de l’ordre du rongeur et ne put supporter la vue du cadavre plus longtemps. L’homme sembla prendre la fuite.

Le plan machiavélique de Ferdinand était donc un carton plein, à ceci près qu’il n’avait pas anticipé la réaction de sa maîtresse. À présent, elle ne riait plus du tout. Le chat fut à nouveau mis à la porte, cette fois-ci à grand renfort de cris et de coups de torchons. « Vermine ! Sac à poils ! »

En plus, après ce qu’il venait de faire, plus question d’aller pleurnicher chez le voisin pour le gîte et le couvert. Il resta donc derrière la porte un bon moment, guettant le moindre signe annonciateur de son possible retour à l’intérieur chaud et douillet. Toute cette agitation l’avait exténué et le matou finit par roupiller sur le paillasson.

Après un moment, Emma, en pleurs, rouvrit la porte pour serrer dans ses bras son chat comme une peluche. Pouah ! ses joues étaient toutes mouillées et quelques poils du gros Ferdinand y restèrent tout collés. Que c’est bruyant une femme qui pleure ! Enfin, il ne devait pas se plaindre, le retour au canapé était proche.

Ensuite, il ne s’est plus rien passé. Le canapé, la gamelle de croquettes, le plaid moelleux, les tracteurs et les oiseaux qui défilaient par la fenêtre. Tout redevint normal. Une amie d’Emma passa faire un brin de causette et lui exposa longuement son point de vue en faisant de grands moulinets avec ses poignets qui cliquetaient d’un amas de bracelets dorés – ce qui ne manquait pas d’agacer Ferdinand. « De toute manière, les hommes, ils butinent à toutes les fleurs ! Quand je vois comment ça s’est passé avec mon mari, je te le dis, Emma : tu es aussi bien toute seule. » Le matou approuva ces bonnes paroles d’un gros ronron sur les genoux de sa maîtresse.

Après cela, Emma prit du temps pour réfléchir. Elle regarda Ferdinand sur le sofa et se dit que c’était peut-être lui qui avait raison. À quoi bon sortir et se lier avec d’autres gens si c’était toujours pour se retrouver seule au bout du compte ? Elle commença même à remettre en question son projet de passer les concours d’entrée à la poste. Elle passait des heures à ces révisions soporifiques… mais elle n’était pas sûre que l’investissement du temps passé en vaille la peine. La vie est courte après tout. Alors, est-ce bien la peine d’apprendre les numéros des départements, s’il n’y a pas de vie après la mort ?
Dans les semaines qui suivirent cette soudaine prise de conscience, Emma s’installa dans le sofa aux côtés du gros chat et se mit elle aussi à laisser vagabonder ses pensées en regardant par la fenêtre le spectacle de la nature. C’est ainsi que, presque sans s’en apercevoir, elle se mit à écrire son premier roman.

On l’édita sous un titre loufoque : Elle acheta un petit cheval, ou quelque chose dans ce goût-là. Devant un intitulé si énigmatique, les ventes décollèrent.

Cette nouvelle vie n’était pas s’en déplaire à Emma. Et dire qu’elle s’était imaginée trier du courrier toute sa vie ! Elle s’était convaincue que voir défiler les destinations exotiques, lointaines ou mystérieuses sur les enveloppes et paquets – Honolulu, Reykjavik, Taïwan, Bora Bora, Hambourg, San Francisco… – l’aurait passionnée et aurait pimenté sa vie en l’assaisonnant d’un goût d’ailleurs… sans se douter que cet « ailleurs » était peut-être déjà en elle, attendant simplement que le crayon se dévêtisse de son capuchon pour commencer à exister sur le papier.

Certainement, ça lui aurait quand même plu de s’amuser toute la journée à deviner les mots d’amour et les objets secrets glissés à l’intérieur des missives et colis de toutes les tailles et de toutes les formes, dûment affranchis. Enfin, c’était sûrement mieux ainsi. De toute manière, maintenant, il n’y a guère plus que les formalités administratives, PV, factures et achats compulsifs sur le net qui circulent par voie postale, pas vrai ?
Les 26 lettres de l’alphabet étaient, elles, devenues autant d’amies avec lesquelles Emma pouvait véritablement voyager.

Un jour, alors qu’elle était en plein Far West, Stéphane refit apparition, tout sourire, sur le pas de la porte. Ferdinand gronda depuis sa couche, l’air courroucé. L’ancien amant récita son discours mielleux – ridicule spectacle dont la répétition avait dû avoir lieu en hâte quelques instants plus tôt devant le miroir de sa salle de bains. Ah ! maintenant il devait se dire qu’il pouvait bien passer outre cette fâcheuse histoire de chat et de souris, rien que pour le prestige d’épingler à son tableau de chasse une écrivaine en passe de devenir très célèbre.

Emma ne dit rien et se contenta de refermer le battant de la porte au nez du voisin qui continuait sa litanie de mea culpa et blablabla. Elle s’arrêta en plein milieu du salon et ferma les yeux un instant. Des mots se dessinaient sur ses lèvres. Flûte ! l’abruti lui avait fait perdre la phrase qu’elle avait au bout de la plume.

Ferdinand se détendit au retour de sa maîtresse à ses côtés sur le sofa, qu’il partageait désormais avec elle à plein-temps.

La jeune femme lui jeta un regard attendri et jura avoir cru voir un sourire s’esquisser dans sa moustache.

Sacré matou.

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