Autoédition, paratextes et horizon d’attente

/!\ SPOILER ALERT : cet article est super long 🙂

« Mais qu’est-ce que c’est que ces mots barbares en guise de titre ? » vous dites-vous peut-être. Certes. Désolée, j’ai pas trouvé mieux. J’aurais pu opter pour « Autoédition : réussir la couverture et la quatrième de couverture de son roman », mais j’aurais eu l’impression de vous vendre de la poudre de perlimpinpin.

Je vous avais déjà parlé par ici, dans mon billet sur le film Genius, de la notion d’horizon d’attente, et pour ne pas vous laisser mourir bêtes à ce sujet, voici l’article qui vous dira tout sur cette notion plus que théorique que vous avez, il faut bien l’avouer, tout à fait la flemme de chercher dans le dictionnaire.

Pour bien vous expliquer, je vais prendre comme exemple le roman de Paul Auster intitulé Oracle Night (La Nuit de l’Oracle), tout simplement parce qu’il y a quelques années, j’ai rédigé un mémoire de recherche sur ce livre, et l’aspect de l’horizon d’attente du lecteur et des paratextes était l’une de mes sous-sous-sous-parties.

(Vous n’imaginez pas combien je suis contente de réutiliser ces 120 et quelques pages de mémoire rédigé en anglais à la sueur de mon front tous les jours pendant une année… et que personne n’a lues hormis les membres du jury présents à ma soutenance !)

Ne vous inquiétez pas si vous n’avez pas lu ce roman, ce ne sera pas nécessaire pour comprendre ce que je raconte dans ce billet (normalement).

Prêts ? C’est parti.

L’horizon d’attente, késako ?

L’horizon d’attente, c’est simplement ce à quoi le lecteur s’attend d’un livre avant d’avoir fini de le lire. Il se sent attiré par ce livre, parce qu’il pense y trouver ce qu’il cherche : peut-être du mystère, des frissons, de l’aventure, du voyage, des émotions, des réponses à ses questions… ? Peut-être attend-il de ce livre qu’il le fasse rire, qu’il le transporte dans un monde extraordinaire, ou bien encore qu’il le fasse s’émerveiller devant le style de l’auteur ? L’horizon d’attente d’un livre, en quelque sorte, c’est l’image mentale que s’en fait le lecteur ou futur lecteur. Et si finalement, le contenu ne se révèle pas être à la hauteur des attentes du lecteur, celui-ci sera déçu et ne recommandera à personne de le lire, car il ne l’aura pas trouvé à son goût. C’est ainsi que, parfois, de très bons livres peuvent se retrouver à être critiqués, boudés.

Mais comment se crée l’horizon d’attente ? Eh bien, par les paratextes !

Les paratextes, késako ?

C’est là qu’intervient le deuxième mot barbare… Pas de panique, il n’est pas si méchant. Les paratextes sont tout simplement les éléments éditoriaux qui entourent une fiction, mais n’en font pas partie au sens strict du terme : par exemple, le titre du livre, la couverture, le texte de quatrième de couverture, la préface, la postface etc. En gros, c’est ce que généralement l’éditeur ajoute au texte de fiction pour le présenter, le mettre en valeur.

Relations entre horizon d’attente et paratextes

Comme vous l’aurez compris, ces paratextes jouent donc un rôle très important dans la réception du livre. Zut, encore un mot à expliquer. La réception d’un roman, c’est simplement  la manière dont il est accueilli par les lecteurs et la critique. Je disais donc que les paratextes sont importants puisque, comme dit plus haut, ils créent un horizon d’attente chez le lecteur. En effet, en librairie, sur quels critères choisit-on un roman ? Bon d’accord, le nom de l’auteur (quand il est connu et qu’on est fan), mais aussi et surtout, un titre, une couverture, le résumé de la quatrième de couverture, qui sont censés être le reflet de l’histoire qui va nous être racontée dans ces pages.

Quel que soit le roman, bon ou mauvais, si les paratextes ne sont pas bons, le livre ne rencontrera pas le succès. Et quand je dis « pas bons », je ne veux pas seulement parler d’un titre pas original ou d’une couverture moche et ratée… Couverture et quatrième de couverture peuvent être belles et attrayantes, et le roman bon aussi, si les deux ne se correspondent pas, le lecteur n’aimera probablement pas le livre. Les paratextes aident le roman à trouver son lectorat, autrement dit, les lecteurs qui apprécieront ce roman.

Dans mon fameux mémoire, je me suis penchée sur la réception de Oracle Night, car je me suis aperçue que ce roman divisait beaucoup ses lecteurs : soit il était adoré, soit il était détesté. Mon travail de recherche a consisté à décortiquer le roman pour comprendre pourquoi. Et j’ai naturellement enquêté, entre autres, du côté des paratextes.

Un exemple concret

Pour Oracle Night, à grands renforts de lectures de critiques et de sondages de lecteurs internautes des quatre coins de la planète, j’en suis venue à l’étrange constat que les lecteurs italiens du livre avaient pour la plupart détesté ce bouquin, contrairement aux Américains et aux Français, qui ont très bien accueilli le roman.

Mais qu’est-ce qui change d’un pays à un autre ? La traduction, certes, la culture littéraire du pays et tout plein d’autres facteurs… mais aussi les paratextes : chaque éditeur y va de son interprétation quant au « look » du livre, la traduction du titre, le texte de quatrième de couverture. Voici quelques exemples de différentes éditions du même roman dans ces 3 pays :

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Vous avez peut-être l’impression qu’il s’agit là de romans tout à fait différents, et pourtant, ce n’est pas le cas. Toutes les couvertures offrent une interprétation différente du même texte en ne traitant souvent qu’un seul de ses aspects : la couverture américaine évoque la ville de New York de nuit, rappelant à la fois qu’il s’agit d’une histoire américaine contemporaine mais s’inscrivant dans la tradition du roman noir (et introduisant aussi la symbolique du pont qui évoque le changement, le passage d’un état ou d’un monde à un autre), quand la couverture française met en avant le thème de l’écriture, omniprésent dans le roman, tandis que la version italienne, elle, mise tout sur le côté « magique » de l’histoire.

Sauf que ce qu’il faut savoir sur ce roman, et les romans de Paul Auster en général, c’est qu’il ne s’agit là pas de fantastique ni de science-fiction, mais de postmodernisme. C’est-à-dire qu’Auster intègre des touches de réalisme magique (un genre littéraire qui fait la part belle aux phénomènes étranges, irrationnels, dans un cadre réaliste et cela est décrit comme étant naturel), des événements inexpliqués ou bien des hasards incroyables, mais c’est encore au lecteur de faire la part des choses et de décider s’il y voit du fantastique ou simplement un narrateur qui divague…

Alors, les Italiens qui ont lu ce roman, à la couverture rappelant étrangement le film de science-fiction Avatar et ses personnages bleus, se sont trouvés être des ados amateurs de fantastique/fantasy/science-fiction,  bien déçus de ne trouver dans ce bouquin ni soucoupes volantes ni baguettes d’Harry Potter… D’où le fait que le roman ait été méchamment boudé dans ce pays. L’éditeur italien a failli à sa mission de faire rencontrer son public à ce roman. Il s’est trompé de cible, tout simplement, pensant certainement que surfer sur la vague de la fantasy ou de la science-fiction, très commerciale aujourd’hui il faut le dire, ferait exploser les ventes. Mais la stratégie n’était pas bonne.

Autre hypothèse : il arrive parfois que les textes de quatrième de couverture soient rédigés au sein de la maison d’édition par quelqu’un qui n’a pas lu le roman (si si), simplement d’après un vague résumé de l’histoire. Idem pour la réalisation de la couverture. Du coup, pas étonnant qu’on assiste parfois à ce genre de boulettes…

Vous vous dites peut-être : « ça tombe bien, pas de risque d’interprétation du roman par l’éditeur dans les paratextes, parce que je compte autoéditer mon roman ». Certes, mais votre roman est aussi votre bébé trop chouchouté, et un œil neuf ne fait parfois pas de mal non plus pour prendre de la distance avec le texte. Je vous conseillerais donc de réfléchir à ces éléments éditoriaux avec la complicité d’une personne de confiance ayant lu votre texte.

5 conseils pour réussir les paratextes de votre roman autoédité

  1. Veillez à ce qu’ils reflètent le genre de votre roman.

La moindre des choses, c’est que vos paratextes, autrement dit la couverture, le titre et la quatrième de couverture, indiquent aux lecteurs de quel genre de fiction il s’agit. Romance, policier, fantastique : observez les romans de ce genre qui ont rencontré le succès et imprégnez-vous des codes existant pour chaque genre. Il ne faudrait tout de même pas que votre lecteur découvre en cours de lecture que votre roman est une romance et non un thriller, comme il s’y attendait. Cela paraît un conseil plus que basique, et pourtant… La tête dans le guidon, l’auteur sait très bien de quoi parle son roman, mais oublie que le lecteur, lui, n’en sait rien du tout. Si votre roman est « à cheval » entre deux genres, tenez-en compte également dans la couverture/la quatrième de couverture, avec des éléments les évoquant.

  1. Creusez-vous la cervelle pour trouver THE titre…

… même si votre crinière doit y passer à force de vous arracher les cheveux. Un titre contient beaucoup d’informations. Il doit être beau, certes, mais aussi intriguant et donner des indices sur le contenu de votre livre, son ton ou encore son ambiance. Par exemple, pour le titre Oracle Night (la Nuit de l’Oracle donc), le mot « oracle » renvoie à plusieurs notions : la mythologie, les prédictions, la magie, le destin ; quant le mot « nuit », lui, fait référence au mystère, mais aussi à la tragédie, à la mort. L’association de ces deux mots sonne comme une allégorie ou une métaphore. Ce titre est une bonne définition de ce roman, puisque toutes ces notions se retrouvent dans l’histoire. Le titre pique la curiosité du lecteur. Mais il ne sait pas pour autant s’il s’agit là d’un roman noir, d’un conte philosophique, d’un roman fantastique ou de science-fiction… C’est alors aux autres paratextes de prendre le relais pour aiguiller le lecteur.

  1. En quatrième de couverture, citez un extrait de votre roman.

Rédiger une quatrième de couverture, que ce soit pour son propre roman comme pour celui d’un autre, est un exercice difficile. Elle doit à la fois donner une idée du sujet traité, donner envie de connaître l’histoire, sans pour autant trop en dévoiler… rendre l’ambiance, le ton. C’est un exercice de style, et pourtant, ce petit bout de texte ne doit pas faire de l’ombre au roman en lui-même. Alors, bien sûr, vous pouvez, comme Amélie Nothomb, ne rien dire du tout, ou tout au plus, une seule phrase énigmatique pour tout indice. Mais dans le cas de l’autoédition, je ne vous le conseillerais pas car n’ayant pas d’éditeur pour « assurer » de la qualité de votre texte, le lecteur ne pourra pas se baser sur grand-chose pour oser sauter le pas en achetant votre bouquin. Le plus simple reste de citer un extrait (savamment choisi) de votre texte, qui aura le mérite de donner un aperçu direct de votre histoire et de votre style, mieux que n’importe quelle description. Faites le suivre de quelques lignes remettant le tout dans le contexte et expliquant les enjeux de l’histoire, et hop ! le tour est joué.

  1. Faites appel à un professionnel pour réaliser la couverture.

Certes, vous avez probablement une idée précise de ce que vous aimeriez pour illustrer votre bébé, mais la réalisation d’une couverture de roman est un art à part entière, dont vous ne connaissez probablement pas les codes, les tendances etc. Choisissez un graphiste, un artiste, un illustrateur dont le travail correspond au genre, au style ou à l’ambiance de votre roman. Faites-lui lire votre œuvre ou briefez-le au minimum sur ce que la couverture doit raconter ou dire de votre livre, quels sont les aspects de votre texte à mettre en lumière. Pour le reste, esthétique comme interprétation imagée, laissez-le faire son boulot. Le résultat sera peut-être inattendu, car différent de ce que vous vous étiez imaginé, mais si tous les critères demandés sont respectés, ne soyez pas trop intransigeant : acceptez cette nouvelle vision de votre texte.

  1. Envisagez de rédiger un texte introductif à votre texte si nécessaire.

Y raconter votre vie en remerciant la planète entière d’avoir contribué à votre roman, votre famille qui vous a soutenu, ou encore votre chat qui vous a permis d’écrire au chaud cet hiver en restant sur vos genoux ne sera pas d’un grand intérêt pour vos lecteurs, si ce n’est de fuir avant de mourir d’ennui. Mais si vous considérez que peut-être votre roman est atypique, est susceptible d’être mal interprété ou si vous voulez faire passer un message à vos lecteurs avant qu’ils n’entament votre livre, ce genre de texte (un prologue, par exemple) peut être intéressant pour qu’ils sachent à quoi s’en tenir, pour fixer leur horizon d’attente. Mieux vaut sans doute ne pas l’appeler « prologue » d’ailleurs, car ce n’est pas le titre le plus engageant, surtout quand on remarque qu’il fait 12 pages… Soyez donc inventif et concis. Dans les vieux romans, on retrouvait de temps à autre ce type de texte sous le titre « Avis au lecteur » ou « Avertissement ». Dans les romans contemporains, on trouve parfois en guise de paratexte introductif une citation (célèbre ou non) d’un auteur, d’un philosophe, qui peut éclairer les intentions de l’auteur à propos de son ouvrage.

Bibliographie

Voilà, je crois que j’en ai terminé pour aujourd’hui avec ce sujet, et même si l’article est très long, je n’ai fait pourtant que survoler tout ce qui a été écrit et théorisé à propos de l’horizon d’attente et la réception littéraire en général.

Pour les curieux (et surtout courageux) qui souhaiteraient en savoir plus, voici quelques livres sur la théorie de la réception et autres essais sur l’écriture (n’en faites pas non plus vos livres de chevet, le risque de somnolence est trop élevé) :

Horizon d’attente, pacte de lecture, théorie de la réception

Genette, Gérard. Seuils.
(Pour être incollable à propos des paratextes)

Jauss, Hans Robert. Pour une esthétique de la réception.
(Pour tout savoir sur la notion d’horizon d’attente)

Valette, Bernard. Esthétique du roman moderne.
(Pour comprendre ce qui fait un bon roman, les différents types de titres, le contrat entre auteur et lecteur…)

Sur la lecture et le rôle du lecteur

(Pour comprendre les différents types de lecteurs, les effets que produisent un texte sur le lecteur, et les différences entre le lecteur « abstrait » (celui à qui pense l’auteur que son livre s’adresse) et le lecteur « réel ».)

Barthes, Roland. Le plaisir du texte.

Iser, Wolfgang. L’Acte de lecture : théorie de l’effet esthétique.

Jouve, Vincent. La lecture.

Eco, Umberto. Lector in fabula, le rôle du lecteur.

Jouve, Vincent. La lecture.

Piégay-Gros, Nathalie. Le lecteur.

 

J’espère que cet article vous aura intéressé et peut-être aidé à mieux comprendre comment réaliser des paratextes pertinents pour vos romans autoédités 😉

Une question, une remarque sur ce sujet ? N’hésitez pas à laisser un commentaire sous cet article !

 

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6 réflexions sur “Autoédition, paratextes et horizon d’attente

  1. J’ai beaucoup aimé cet article, même si, quitte à rêver, je n’envisage pas de m’auto-éditer si personne ne veut le faire, mes manuscrits resteront dans leurs cartons… 😉
    Mais j’ai appris plein de choses et je t’en remercie.
    ¸¸.•*¨*• ☆

    Aimé par 2 people

  2. j’aime bien l’idée de l' »horizon d’attente » du lecteur ; ça me fait penser confusément qu’il doit y avoir aussi un horizon d’attente de l’auteur, plus ou moins clairement identifié pendant l’écriture.
    Sans trop réfléchir aux paratextes (je n’en suis pas à me débattre avec les exigences d’un éditeur 🙂 ) je vais regarder l’horizon différemment, maintenant.
    merci Grumots

    Aimé par 1 personne

    1. Hihi, c’est vrai que je n’y avais pas pensé, à l’horizon d’attente de l’auteur ! Je ne pense pas que quelqu’un ait déjà théorisé là-dessus, mais effectivement ça doit être ce que l’auteur attend de son propre texte et s’il ne parvient pas à l’écrire comme il l’imaginait, c’est là que ça finit en boulette dans la corbeille à papier…

      Aimé par 1 personne

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