Espèces d’espaces : le port

C’est parti pour l’agenda ironique de janvier !

Ah, les bonnes résolutions, ça a du bon : pour une fois, mon texte est rendu à l’heure et toutes les consignes y sont respectées, y compris les 700 mots. Le thème a été donné par Carnets Paresseux : « Espèces d’espaces » (un clin d’oeil au bouquin de Pérec du même titre)… avec les mots suivants à caser quelque part : hippocampe, mimosa, n’importe, chat, manger, tentacule, épuiser, vert.

***

Hambourg. 14 janvier. 17 heures.

J’ai suivi le conseil de Pérec.

Il dit que, pour déchiffrer un morceau d’espace, il faut simplement observer. Voilà son secret : décrire ce qui n’a pas d’intérêt, écrire tout et n’importe quoi, jusqu’à ce que le lieu devienne improbable.

Comme je n’avais pas de meilleure idée pour mon texte ce mois-ci, j’ai essayé sa méthode, quoique peu convaincue. J’ai choisi mon « espèce d’espace » : le port d’Hambourg. C’est un lieu vivant et j’ai pensé que j’y trouverai bien quelque chose à me mettre sous le stylo. Mais dans le métro, j’ai douté : qu’est-ce que j’allais bien pouvoir observer de si extraordinaire dans ce paysage devenu familier ?

Puis, j’ai enfilé les « lunettes de Pérec », j’ai regardé et j’ai vu ce qui m’avait échappé durant tout ce temps.

Là, dans l’enceinte du port, les bateaux se mettent soudain à parler, à se saluer et se héler de leurs voix tonitruantes. Ils se retrouvent avec plaisir entre coques, après avoir séjourné trop longtemps seuls au milieu d’indigènes : baleines à bosse, hippocampes et autres poissons exotiques.

Après de longs voyages d’affaire à l’étranger, ils peuvent enfin faire une halte dans cet hôtel à bateaux des plus grandioses, laissant le petit personnel s’affairer autour d’eux, jour et nuit, pour les délester de leurs bagages et leur offrir un moment de détente bien mérité. Comme cette embarcation de croisière là, en pleine thalasso : on la bichonne, on lui gratouille la coque pour la débarrasser de ses impuretés vertes, tandis que, dans son dos, on fait briller ses hélices. Hautaine et impériale, elle semble, à l’image de ses passagers, siroter un cocktail mimosa dans son bain à remous. Dans quelques jours, elle reprendra le chemin de la mer, paradant dans le port avec des lenteurs de chatte alanguie, une foule de prétendants dans son sillage.

Ah, ils n’ont pas volé leur surnom de « bateaux-mouches », ceux-là. De vrais parasites, toujours petits et laids, importuns et bien trop bruyants. Ils ne peuvent s’empêcher de radoter l’histoire du port à qui veut bien l’entendre et à faire toujours les mêmes stupides tours sur eux-mêmes. Parmi eux, un bateau à vapeur d’une autre époque, un peu bougon. Il aimerait probablement être à la retraite pour pouvoir fumer sa pipe, tranquille dans son coin.

Un peu plus loin, vers le Fischmarkt, vit un autre asocial. C’est le territoire de celui qui porte le nom de U-434. Certains le disent solitaire, taciturne. La triste vérité, c’est qu’il est victime de discrimination : non seulement il est noir, mais en plus il est Russe, et sous-marin avec ça ! M’enfin, c’est un habitué qui fait partie du paysage maintenant, car il crèche là à l’année et on ne peut pas dire qu’il dérange : paisible comme une orque endormie, il reste dans ses quartiers, immobile, à demi immergé.

Si vous poussez plus loin votre visite de l’hôtel à bateaux, vous arriverez à Neumühlen. C’est le coin des anciens. Ils ne sortent pas souvent, car ils ne sont plus aussi vigoureux qu’autrefois. Si l’on passe près de leur quai, on peut les entendre radoter en agitant leurs frêles mâts. Ils se plaignent de leurs vieilles coques en bois qui craquent et passent leur temps à critiquer les cargos de nuit – ces gros rustres qui les réveillent à pas d’heure en prenant toute la place dans le lit de l’Elbe. Parfois, ils évoquent aussi, un brin d’émotion dans les voiles, la jeune et belle Elbphilharmonie qui, à l’entrée de la Speicherstadt, accueille les arrivants, toute pimpante dans sa robe argentée mettant en avant ses courbes, et n’est pas avare de clins d’œil les jours de grand soleil.

Comme le soir tombait, je me suis résolue à quitter le monde fascinant des bateaux. J’ai admiré la scène, de loin. Sur les docks, touristes et mouettes faisaient la queue pour manger des Fischbrötchen. Puis, je n’ai plus vu qu’une forêt de silhouettes squelettiques de grues qui, sans jamais s’épuiser, continuaient à agiter parmi les mâts leurs tentacules. Avant de m’en retourner, j’ai salué celui qui jamais ne dort : mon ami le port.

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