Mission Chaperon – partie 2

Elle n’avait pas peur, mais ressentait le même trac rempli d’excitation qu’un comédien sur le point de faire son entrée sur scène…

Le smartphone en place, elle appuya sur l’icône de l’application « Périscope ». La caméra de son téléphone s’alluma.

— Moteur, action !

Il était 21 heures passées de quelques minutes et les internautes l’attendaient, fidèles au poste. Les premiers messages instantanés défilèrent sur l’écran :

@Mxghost : Aaaah la voilà… 😀
@Bibiche118 : On t’attendait !
@Zo&Ju : Bon alors, c’est quoi cette mission chaperon ?? 

L’adolescente prit enfin la parole face caméra, sa lampe braquée sur son visage chaperonné de rouge.

— Salut à tous, c’est Canine ! Je vous ai donné rendez-vous aujourd’hui pour un nouveau périscope, et comme vous pouvez le voir, je suis habillée en Chaperon rouge… D’habitude, je vous emmène dans mes urbex* de bâtiments abandonnés et autres maisons hantées, mais ce soir, ce sera un peu différent. Étant donné ce qui se passe actuellement dans cette forêt et comme elle est vraiment très près de chez moi, je me suis dit que ce serait le lieu idéal pour ma prochaine exploration…

Elle fit une pause pour lire la foule de commentaires instantanés qui s’affichaient sur l’écran.

— Comme vous êtes plusieurs à me demander ce qui se passe dans cette forêt, je vais tout vous expliquer. Je ne sais pas si vous avez regardé les infos ces dernières semaines mais 4 adolescents (3 garçons et une fille) ont disparu près d’ici, un par un, probablement dans cette forêt… Les recherches de la police n’ont rien donné, mais il y a des rumeurs qui disent qu’on aurait vu rôder un loup dans les parages… On ne parle pas du loup à la télé, bien sûr, pour ne pas effrayer les gens, mais sur internet, ça s’est propagé très vite et en tout cas, il n’y a plus beaucoup de promeneurs et de joggeurs qui osent venir encore ici…

Après une pause :

— Ahah oui, Cindy, c’est vrai qu’on dirait un peu l’histoire de la bête du Gévaudan. Bref, en tout cas, pour bien vous immerger dans l’ambiance, je me déguisée en Petit Chaperon rouge. S’il y a un loup dans cette forêt, on ne devrait pas tarder à le savoir !

La jeune fille se mit en route sur les cailloux du petit chemin entouré de fougères. À vrai dire, elle n’y croyait pas tellement à cette histoire de loup mangeur d’hommes : en 2016, ça lui paraissait assez improbable, malgré que la région soit montagneuse. Elle essayait simplement de surfer sur les récentes disparitions – certes, la technique était assez macabre – pour faire le buzz et augmenter le nombre de ses « followers » sur l’application Périscope et sa chaîne YouTube « Les missions de Canine », sur laquelle elle publiait les rediffusions de ses vidéos d’exploration.

À 17 ans, rebelle et tête brûlée, elle en avait fait sa passion – au grand dam de sa mère, qui avait bien du mal à saboter ses sorties nocturnes et dangereuses dans des lieux abandonnés et bien souvent interdits au public. Ni son physique ni son prénom ne correspondaient vraiment à son caractère : sous ce corps menu de blondinette se cachait une véritable casse-cou, tempérament probablement tout droit hérité de son père, qui avait fait carrière dans l’armée. Avec son teint pâle et ses petites incisives en avant qui lui faisaient un sourire singulier, ses camarades de classe eurent tôt fait de transformer Carine en Canine, et le surnom était resté. Assez friande, comme toutes les filles de son âge, de bit-lit et autres fictions sanglantes, elle assumait pleinement son sobriquet.

Les branches craquèrent sous ses pieds.

— Vous allez rire, mais sous mes vêtements de Chaperon rouge, je suis en baskets ! Et heureusement, parce que ça pique…

En réponse, les smileys défilèrent sur l’écran. Pour l’instant, rien de très intéressant à filmer, sinon les ombres inquiétantes des fourrés éclairés par la puissante lampe-torche. Canine redoutait que le « périscope » de ce soir soit le moins intéressant qu’elle ait fait jusqu’à présent. Si elle ne croisait personne, ni humain, ni animal, et que l’exploration se limitait à des arbres et des fourrés, elle avait peur que les internautes se lassent et ne mettent fin à leur exploration virtuelle pour aller gentiment se coucher ou regarder une série télé à la place. Il allait falloir meubler…

— Qui a peur ? demanda-t-elle à sa communauté en esquissant un sourire.

Nouvelle flopée de smileys apeurés et de cœurs d’encouragement.

@Mili-O-O : T’es trop courageuse, moi je me serais fait pipi dessus…
@cindy96 : T’es folle Canine ! ❤ ❤
@Zmax : Tu vas te perdre, non ? 😮

– J’aurais bien semé des cailloux comme le Petit Poucet pour retrouver mon chemin, mais Google Maps, c’est quand même plus simple ! Ne t’en fais pas pour moi, Zmax.

Canine continuait à progresser, lentement mais sûrement sur le chemin devenu broussailles. Lors de sa première urbex retransmise en direct sur l’application, ça lui avait fait drôle de parler à voix haute toute seule face à son écran, dans l’usine désaffectée qu’elle explorait de nuit et où il régnait un silence de mort. Maintenant, elle était habituée et n’y prêtait plus attention. De toute manière, rien ne lui faisait vraiment peur – bien que le risque soit toujours omniprésent, ici de croiser un sanglier ou encore de se fouler une cheville… Même dans les maisons « hantées » qu’elle avait visitées seule, elle n’avait jamais hurlé ni pris la fuite : ce n’étaient que quelques bruits de portes claquées, de parquet qui grince ou d’objets qui tombent… Après tout, cela n’avait pas de grandes conséquences – et encore, comment savoir s’il s’agissait d’esprits frappeurs ou de petits malins qui la savaient là et voulaient l’effrayer ?

Loin de sa zone de confort, les bâtiments, – car ici, il n’y avait ni portes à crocheter, ni tiroirs et boîtes à ouvrir, ni foule d’objets répandus sur le sol à observer  – Canine continuait d’occuper ses fans en plaisantant avec eux par écran interposé tout en s’enfonçant au cœur de la forêt, désormais sombre comme le fond d’une marmite, tachée d’un point rouge : son chaperon.

Soudain, quelque chose se glissa dans son dos et la jeune fille, coupant court à sa discussion, fit volte face…

 

*urbex : exploration urbaine.
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8 réflexions sur “Mission Chaperon – partie 2

    1. C’est vrai que pour les cliffhangers de fin d’épisode, le « soudain » c’est toujours pratique ^^ Je viens d’aller lire ton 3e épisode de l’histoire du loup 😉 J’ai hâte de connaître la suite aussi !

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