La question à 100 000 dollars

Texte mijoté pour le premier thème de l’agenda ironique de septembre tenu ce mois-ci par Écritur’bulente et Carnets paresseux : donner sa langue au chat.

Tout s’est déroulé si vite… C’était pourtant une éventualité que je parvienne jusque là, jusqu’à l’ultime question, la question à 100 000 dollars. Je riais nonchalamment lorsqu’elle m’est tombée dessus, droite, franche, limpide. Presque incisive. J’avais quoi ? 30 secondes pour répondre, top chrono. Le feu des projecteurs braqués sur moi, je me sentais comme une biche dans les phares d’une voiture, les yeux soudainement sortis des orbites, avec en prime des dizaines de personnes en suspens, pendues à mes lèvres, leurs regards rivés sur mon visage rougissant. Mon dieu, quelle pression ! Deux choix de réponses possibles : oui ou non. 50 % de chances de se tromper, ou l’inverse. Mais quelle était la bonne réponse ? Paralysée par le stress, je tentai de convoquer tous mes neurones mais la plupart manquaient à l’appel. Je n’en savais rien. Et pas moyen de recourir à l’appel à un ami. J’étais désespérément seule à devoir répondre et il ne me restait plus que 10 secondes avant de passer pour une idiote.

Pour me donner encore plus la pression, je me projetai en me remémorant ce qui était à gagner : d’abord les hourras de la famille, un bijou et enfin, un voyage au soleil en amoureux. C’était quand même pas négligeable. Je veux dire, ça valait le coup d’y réfléchir un peu mieux. D’un autre côté, je n’avais pas besoin de ça pour être heureuse, et puis y en a même qui disaient qu’on rêve toute notre vie de décrocher le jackpot mais qu’au final c’est parfois pas un cadeau…

Je décidai, histoire de me faire gagner un peu de temps supplémentaire, de demander à répéter la question, faisant mine de n’avoir pas bien entendu.

— Veux-tu m’épouser ?

Merde, c’était bien ce que j’avais compris. Oui ou non. Non ou oui. Enfin, c’était pas compliqué ! Devais-je donner ma langue au chat ? J’en mourrais d’envie mais ce n’était visiblement pas une possibilité.

Tandis que je m’apprêtais à mener à bien mon plan « fuite par l’évanouissement », l’homme fut plus rapide et lança son dispositif « attendrissement », qui consistait à me faire ses yeux de chien battu, accompagnés de sa botte secrète : le demi-sourire espiègle qui me faisait rire en toute circonstance. C’est alors que ma bouche s’ouvrit pour prononcer :

— Oui.

Je ne pourrais pas exactement expliquer ce qui s’est produit à ce moment-là. Je pense que quelque chose a court-circuité mon cerveau encore en train de mouliner. Mon cœur, certainement. C’est parfois un sacré hacker, ce cœur. En même temps, en y repensant, je préfère cela : l’abonnement en illimité à son sourire coquin pesait apparemment plus lourd dans la balance que tout le reste – bonheur de la famille, bague, voyage de noces et tutti quanti.

Bref, toujours est-il que l’homme se releva – oui, à genou depuis le début de cette histoire, il commençait à avoir une crampe, le pauvre – et m’attrapa le menton, comme si on jouait à se tenir par la barbichette.

— C’est votre dernier mot, mademoiselle ?

Je souris et me jetai à son cou.

— Oui !

Les passants qui s’étaient arrêtés et nous entouraient applaudirent, sifflèrent, crièrent : « félicitations ! ». Personne ne savait si j’avais donné la bonne réponse mais après réflexion, je ne pense pas m’être trompée.

***

— Voilà ce que ça fait ma chérie d’être demandée en mariage. Il faut dormir maintenant, il est tard.

La petite fille se frotte les yeux de sommeil et hausse soudain le sourcil.

— Oui. Mais dis, Maman, moi quand je serai grande, si un garçon me demande en mariage, je crois que je préfère prendre les 100 000 dollars.

La mère part d’un éclat de rire en bordant sa progéniture.

— Tu verras, tu feras moins la maligne quand tu tomberas amoureuse…

Elle dépose un baiser sur son petit front et se dirige vers la porte avant d’éteindre la lumière.

— Maman ? dit encore la petite voix ensommeillée.

— Oui, mon cœur ?

— Pendant ton histoire, tu as dit le mot qui commence par « m »… Tu ne dois pas oublier de mettre 10 centimes dans la boîte à gros mots.

La femme lève les yeux au ciel, amusée. À n’en pas douter, la petite sera banquière… comme son papa.

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