Le grand Voyage (avec une majuscule)

– A quoi bon être une minuscule en ce monde cruel ? Bougonnait a en agitant ses empattements.

– C’est vrai, répondit b. Dans une carte où tout, absolument tout, est écrit en majuscule, à quoi sert-on, nous, les minuscules ?

– Eh oui, ajouta c, on aurait pu accomplir tant dans un journal ou un roman, plutôt qu’un banal plan !

– Fais-moi rêver encore, c, soupira d : la nuit, dans mes rêves, je m’imagine pavanant ma hampe calligraphiée sur les reliures d’ouvrages prestigieux, plutôt qu’indiquant les minuscules cours d’eau du pays sur cette maudite planisphère…

– Gare à toi, d, tu t’emballes là, marmonna e, qui pour l’occasion avait revêtu ses deux accents à la fois pour froncer des sourcils.

– Heureusement qu’il y en a parmi nous qui rêvent, figure-toi, ironisa f, plutôt du genre militante. Il ne faut pas exagérer, nous ne pouvons pas rester comme ça… Je propose qu’on réagisse, qu’on se révolte face à cette domination capitaliste – euh, des capitales – après tout, nous sommes en typocratie !

– Kir pour tout le monde, s’exclama g, le bon vivant de la troupe dont le gros bidon poussait parfois un peu les lettres voisines, allons fêter ça !

L’alphabet entier s’en émut et tous ne tardèrent pas à trinquer, tout excités par cette prise de décision. Maintenant, un nouvel avenir s’offrait à eux. Nourrie par cette liberté déjà quasi retrouvée, l’euphorie du peuple des bas de casse s’accrut : il se saoula jusqu’à l’aube où il se dévêtit pour se jeter à l’eau, poussé par h, le frimeur du groupe. On laissa sur ces entrefaites accents, empattements et ligatures sur la berge. Pour qui aurait observé en détail la vieille carte du monde ce matin-là, les rivières de France devaient ressembler à un bouillon dans lequel on aurait jeté des nouilles alphabet.

– Qu’allons-nous faire exactement : nous battre contre les majuscules et son chef ESON ? Risqua i, une fois passée la cuite de la veille.

– Selon moi, il vaudrait peut-être mieux partir à la découverte du monde et trouver notre Eldorado, avança j, pacifique.

– Tu as raison, confirma k : faisons nos baluchons et voyageons !

Urgemment, les bas de casse prirent avec elles accents, cédilles, points et tirets avant de se mettre en chemin.

– Voyager, oui, mais quelle direction prendre, dans quel pays se rendre, s’interrogea l.

– World is ours, s’exclama m, d’humeur à conquérir le monde : nous sommes libres !

– Xinjiang, proposa n : je ne sais pas où ça se trouve mais rien que ce nom mystérieux donne envie de s’y rendre.

– Youpi, s’emballa o – mais le reste de la communauté n’était pas aussi convaincue, alors comme aucune lettre ne se mettait d’accord sur lequel des points cardinaux l’emporterait, le petit peuple des minuscules se mit en route au hasard vers le Nord-Est et bientôt passa la frontière allemande, où il lui fallut abandonner accents et cédilles au profit des Umlaut, bien plus en vogue dans cette contrée.

Zens, les minuscules poursuivirent leur périple jusqu’à atteindre l’extrémité nord du pays où ports, canaux et lacs étaient si nombreux qu’ils faisaient alors régner les minuscules en maîtres sur la carte : le minuscule alphabet français s’y installa et finit par se réconcilier avec le peuple majuscule en inscrivant les mots « Freie und hansestadt HAMBURG » ; une ville où encre et ancres cohabitent en paix.

Ce texte improvisé comme d’habitude à la dernière minute pour l’Agenda ironique d’août organisé par Martine l’Écri’turbulente, dont le thème était la libération des minuscules retenues en otage par les majuscules au pays des Points Cardinaux (le tout en 26 phrases commençant par chaque lettre de l’alphabet dans l’ordre et en excluant de la phrase la première lettre), mais aussi en l’honneur de mon tout récent emménagement dans la ville hanséatique 🙂

J’espère donc, une fois vraiment bien installée, avoir plus de temps pour de nouveaux articles ! En tout cas, le carburant à inspiration ne devrait pas manquer : j’ai de quoi continuer à écrire tout en mangeant des bretzels et en regardant les bateaux passer…

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14 réflexions sur “Le grand Voyage (avec une majuscule)

  1. je plussoie, j’adhère, je colle aux propos de Célestine et de Carnets… j’ai souri, j’ai même ri en imaginant ces bas de casse…prêts à embarquer pour le nord’est avec toi, si je comprends bien ton itinéraire.
    je propose un fantastique bravo pour Grümots (avec le umlaut de rigueur, bien sûr 😉 )

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  2. Oh, tout cela est wunderbar! Et me plait tellement!
    Je dois avouer que ce clin d’oeil à la langue allemande n’y est pas pour rien.
    J’adore parler cette langue, vais souvent en Allemagne, reçois des allemands chez moi.
    Mais je rends justice à la totalité de ton texte, qui m’a bien amusée.
    Tchüss.

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  3. Donner la paroles aux lettres, et par ordre alphabétique, pour aller voguer sur les flots des Umlauts, ben j’comprends qu’ça fasse bougonner « a » ! Même que bougönner en Umlaut c’est tellement plus en vogue sur la rivière d’l’Alster qui traverse Hambourg ! 😉
    Super idée je dois dire, et que de créativité dans les förmulations, ancrer les encres, et réciproquement, et rester en paix, voilà pour me plaire… 😀
    Voguer sur ton histoire, c’est comme broder du rêve autour d’une page blanche. ça fait voyager l’imagination.

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      1. Mais quel est dönc cet accent Umlaut dont je n’entendrais que lui, une fois ?
        L’accent Louvain progresse, du verbe progresser, qui rime avec ademirer, conclusion de mon raisonnement mathématique, l’accent belge rend ademiratif et pas qu’à moitié.
        Que de talents en ces lieux irrigués par l’Alster égaux.

        Aimé par 2 people

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