Le croquis du carnet bleu

Ma participation à l’agenda ironique de juillet, piloté ici-même pour ce mois-ci, sur le thème des gourmandises de l’été, et avec quelques ingrédients de plus pour pimenter le tout : un dragon, un tricycle, la racine carrée de 28, une nymphomane, un carnet bleu et un peu de paléobotanique.

Je me rappelle de ce jour terrible comme si c’était hier. Mon père m’avait proclamée princesse d’un château de sable. En moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, je m’étais retrouvée entourée de tours crénelées en sable mouillé. « Il est trop fort, mon papa », je me disais, du haut de mes cinq ans. Tu m’étonnes ! Ingénieur de métier, même en vacances, il ne faisait pas les choses à moitié : un donjon à angles droits, un pont-levis qui s’ouvrait et se fermait, fabriqué avec une pelle et du fil de pêche, des douves à la profondeur parfaite et qui, par la magie de ses calculs de bissectrices et racines carrées de 28, se remplissaient d’eau toutes seules.

Quant à moi, j’étais chargée de la déco de notre édifice digne d’être classé aux monuments historiques. Coquillages, étoiles de mer et algues séchées, c’était mon rayon. D’ailleurs, je passais tellement de temps à sélectionner, bichonner et collectionner dans mon petit sceau en plastique les meilleurs coquillages et galets rejetés par la mer que mon père, fier comme un pou, criait à ma mère, étendue sur sa natte : « Isabelle, notre fille, je te le dis, elle fera archéologue ! ». Et ma mère levait les yeux au ciel en même temps que son fusain se levait du carnet bleu et répliquait : « Pour l’instant, tu ferais mieux de lui remettre de la crème solaire si tu ne veux pas qu’elle ne se transforme en écrevisse ».

J’aimais bien écouter leurs conversations et chamailleries, même si je n’y comprenais pas grand chose, parce qu’en plus des coquillages, je collectionnais les mots rigolos. Ce jour-là, j’avais donc ajouté à ma collec’ deux petits nouveaux : « archaolégie » et « écreville » et je les répétais à voix haute pour bien les mémoriser. Mes parents n’aimaient pas ma collection de mots. Surtout maman, parce qu’elle me grondait à chaque fois que j’en ressortais un ou deux à l’occasion, pour frimer en société. Surtout « putain », « andouille » et « nymphomane ». Celui-là, on me demandait toujours où je l’avais entendu. Pour ces mots-là, ma prononciation était impeccable car tonton David y veillait, lorsque je lui récitais en cachette mes nouveaux mots lors des dimanches en famille. Quand j’y repense maintenant, ça me fait sourire.

C’est ensuite que le drame s’était produit, après avoir achevé la décoration de notre forteresse par la mise en place de deux ou trois Playmobils de garde près du pont-levis, de la Barbie princesse en haut du donjon, de mon dragon violet en plastique dans la cour intérieure, et de quelques petites voitures sur le parking des invités royaux. Ça manquait juste d’un bateau dans les douves pour que tout ce petit monde-là puisse faire du ski nautique mais papa avait oublié de le mettre dans le sceau en partant à la plage. C’est là que, désœuvrée, je m’étais mise à regarder autour de moi. En peu de temps, mon radar avait repéré une gaufre au chocolat à gauche, une sucette à spirales multicolores à droite, un gobelet de jus de fruit frais devant et un paquet de chocos BN derrière. J’étais encerclée. Alerte rouge. Soudain mue par une énergie insoupçonnée, je me ruai en direction de ma mère et du sac de plage posé à côté d’elle.

Elle venait de croiser mon regard et de comprendre son erreur fatale.

Elle avait oublié le goûter. Elle avait oublié le goûter. Comment c’était possible ? Depuis lors, je n’en démords pas : il devrait exister un code d’honneur du parent. J’ai bien une petite idée des 3 premières règles :

  1. Jamais le goûter tu n’oublieras.
  2. Au centre commercial un samedi après-midi avec ta marmaille tu ne te rendras pas.
  3. Avant d’habiller ton enfant d’une salopette mauve à motifs jaunes qui le fera hurler en regardant les photos dans quinze ans, tu réfléchiras.

Bref, tandis que mon ventre se mettait à gargouiller en pensant à toutes ces merveilleuses denrées qui emplissaient la plage sans pour autant pouvoir entrer en contact avec ma bouche, celle-ci s’ouvrit tout grand pour laisser passer, après un hoquet, un long pleur plaintif dont la tonalité aiguë était étonnamment proche de celle d’une alarme incendie. Il me fallait céder à cette irrépressible envie de porter à ma bouche quelque chose qui croque et croustille sous la dent, de sentir sur ma langue la saveur du chocolat fondant, la fraîcheur fruitée d’un jus désaltérant, le réconfort du sucre, la texture de la pâte nourrissante, le délice de la crème onctueuse…

Alors que mes parents se consultaient sur la conduite à tenir devant l’urgence de la situation, j’aperçus, entre mes larmes, un impossible espoir. Mon prince charmant, mon sauveur, s’avançait vers moi, chevauchant un tricycle rouge flambant neuf, qui crissait dans le sable. C’était Jules. Mon Jules. Le petit gars du camping qui m’avait fait sa déclaration sur le château gonflable, entre deux gamelles. On peut dire qu’il savait parler aux femmes : il m’avait promis une session spa en amoureux dans la piscine à balles.

Et là, il roulait en ma direction, un sourire édenté aux lèvres et une glace italienne à la main ! C’était ma délivrance, ma chance, le destin. Je m’élançai. Un pas (ou plutôt un bond) après l’autre, j’essayais de distinguer les couleurs de la gourmandise tant convoitée. Ça avait l’air rose et blanc… Avait-il choisi la classique vanille-fraise, ou bien s’était-il aventuré à ravir ses papilles d’une glace framboise-chocolat blanc ou cassis-noix de coco ? Mon estomac cria encore, histoire que j’accélère le pas. Jules s’arrêta de rouler. Il tendait le cornet vers moi ! Mais la glace commençait à fondre un peu et penchait dangereusement…

Et là, paf ! dans mon élan, dans le feu de l’action et la maladresse qui caractérise les jeunes enfants, mon nez entra en contact avec la crème glacée, qui elle, ne tarda pas à rencontrer le sable.

Tandis que les larmes me montaient à nouveau aux yeux, mes cordes vocales se mirent d’accord avec ma langue : les pleurs seraient remis à plus tard, pour laisser la priorité au léchage du bout du nez. Vanille-fraise. Ma préférée.

Ce jour-là, à l’âge de 5 ans, j’avais compris combien le monde est profondément injuste.

J’effleure du doigt le croquis, sous lequel ma mère avait à l’époque inscrit « Capricieuse princesse du château de sable, été 1996. » Je referme le carnet bleu, l’ébauche d’un sourire aux lèvres. « Emmène-le », me dit ma mère en refermant un de mes cartons. Pas facile de faire le tri dans plus de 20 ans de souvenirs… Papa ne s’était pas tellement trompé en affirmant que sa fille serait archéologue : à la rentrée, je serai à l’autre bout du pays sur les bancs de la fac pour étudier la paléobotanique ! Je ferme mon carton, le carnet bleu à l’intérieur. Je me relève et m’étire. Il est temps de faire une petite pause dans mon rangement : tout ça m’a donné faim…

Mon père, comme s’il lisait dans mes pensées, pose son rouleau de scotch et s’exclame :

–    Des crêpes, ça vous dit ?

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13 réflexions sur “Le croquis du carnet bleu

  1. Que de beaux souvenirs 🙂

    J’ai toujours laissé mes enfants choisir leurs habits quand ils étaient petits et je respecte donc scrupuleusement ta règle 3
    « Avant d’habiller ton enfant d’une salopette mauve à motifs jaunes qui le fera hurler en regardant les photos dans quinze ans, tu réfléchiras. »

    Et bien j’ai une photo de ma fille à quatre
    ans avec sa pelle et son râteau avec une jupette rose, un teeshirt à carreaux (rose) des chaussettes à rayures roses et un chapeau à pois (rose), et des sandalettes dont je tairais la couleur et elle m’a dit : « les parents ne devraient pas laisser les enfants s’habiller tout seuls ! Tu m’as laissé sortir comme Ça ?  »
    Bisessss

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    1. Ahah comme quoi les fringues moches sur les photos souvenirs, c’est peut-être une fatalité ! Mais en soit, il y avait une certaine cohérence dans son choix de couleurs je trouve, le total look ça peut être à la mode ^^
      P. S. : le texte est fictif mais comme souvent, il y a une part de vrai dans la fiction 🙂

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  2. C’est cro-cro-mignon Mlle Archéo !
    Des réflexions s’imposent puisqu’ici recettes sont invoquées !
    1) une écrevisse, si elle devait choisir, préfèrerait-elle finir ébouillantée ou grillée vive au soleil ?
    2) une glace choco blanc/ framboise a-t-elle un centre de gravité plus bas, lequel aurait plus aisément évité chute du cornet ?
    3) Jules (une allégorie de Big Jim je suppose) a-t-il retiré sa proposition de spa après l’incident du nez ou, grand prince, a-t-il lu dans l’assaut la confirmation d’un intérêt pour lui plus que pour la glace ?

    Bravo

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    1. Hihi il y aurait de quoi écrire une autre histoire en réponse à chacune de tes questions 🙂 Mais pas le temps, Martine nous a donné un paquet de devoirs de vacances, et c’est pas de la rigolade… Quasi le bac blanc !

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  3. Comme je suis triste de ne pas avoir participé à ce si beau challenge qui sonne fort, tout de même. Alors, s’il y a peu de textes, ils sont de grande qualité et d’un. De deux, le nombre ne fait pas la grandeur, c’est dit. A croire que moins il y a, plus il y a ! De trois, bravo pour ce joli texte plein de fraicheur au gout de madeleine sans Proust.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci 🙂 Oui je crois qu’on a perdu quelques participants en route, peut-être trop occupés à se faire courser par des bouées crocodiles au club Med ? Mais ça aurait été dommage de ne pas écrire durant l’été 🙂 Et il n’est pas trop tard pour participer à retardement !

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