C’était à Opio en Provence, faubourg de Cannes, dans les jardins du club Med…

Ci-gît ma participation à l’agenda ironique de juin (vous comprendrez ma détresse et mon air d’enterrement en lisant les consignes).

Les exigences de notre copine organisatrice du mois Anne de Louvain-la-Neuve étaient :

  • d’abord un titre : « C’était à … faubourg de… dans les jardins de ou d’…. »
  • des illustrations pour nous inspirer :
  • et la cerise sur le pompon, une liste de mots imposés : cannibale, fourbir, niquedouille, praliné, rentable, sautiller, tellurique.

Je préfère prévenir : qui dit consigne farfelue, dit participation sans queue ni tête !

– – –

« C’était à Opio en Provence, faubourg de Cannes, dans les jardins du club Med… »

– Oh non par pitié, épargne-nous Flaubert… On a assez entendu parler de lui l’année dernière.

– Mais ça vous intéresse tant que ça, de savoir ce que j’ai fait de mes vacances ?

– Oui !

– Bon… je vais essayer de rendre ça palpitant, parce que vraiment, ça ne l’est pas.

« Au bord de la piscine, les enfants jouaient, criaient, les hommes faisaient des plongeons, les femmes rougissaient comme des écrevisses. Plus à l’écart, derrière la pile géante de bouées crocodiles empilées les unes sur les autres, une jolie jeune femme dans un maillot blanc à pois rouges s’apprêtait à plonger dans un livre tout poussiéreux, dégotté dans la bibliothèque de sa grand-mère paternelle. Bien sûr, vous l’aurez compris, la jolie fille, c’est moi.

Une fois allongée confortablement dans mon transat, la crème étalée, le chapeau de paille disposé gracieusement sur ma tête blonde, les lunettes de soleil en place, il ne me restait plus qu’à vivre un bon moment de lecture estivale. Enfin, c’est ce que je croyais avant d’ouvrir le bouquin. Je vous invite maintenant à vivre cet extraordinaire moment de vie depuis l’intérieur de mon cerveau.

« Herbert Quain est mort à Roscommon. » Le journal que Ross avait en main consacrait à peine un paragraphe à l’affaire et n’élucidait en rien la disparition de cet homme pourtant en bonne santé. Du moins, il l’était la dernière fois qu’il l’avait aperçu, à la confrérie des Chemises à Carreaux. D’ailleurs, Ross était convaincu que Quain n’avait pas pu mourir de manière bassement accidentelle. Il en était persuadé : ce devait être encore un coup de ces cannibales en combinaisons latex. L’accoutrement des deux confréries ennemies était depuis la nuit des temps prétexte à railleries et règlements de comptes au calibre 12. Ross avait eu le nez creux de s’éloigner d’Oklahoma quelque temps avant que les autres niquedouilles ne fourbissent leurs armes.

Mon Dieu, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Ça veut dire quoi déjà « fourbir » ?

Ross passa plusieurs appels. Les autres membres des Chemises partageaient son avis. Au fil des jours qui suivirent, le complot s’organisa.

Où ai-je mis ma barre de céréales au praliné ? Zut, j’ai dû l’oublier dans ma chambre. Cette histoire est à dormir debout. Je reconnais bien là les goûts douteux de Madame Pichon… Encore heureux que je n’aie pas eu besoin d’acheter ce bouquin…

Un mois plus tard, Ross avait arpenté tout le Missouri dans le but de récolter assez de fonds pour organiser la vengeance des Chemises. Mais l’opération ne se révéla pas rentable. Vert de rage, le petit homme sautillait sur place, puis l’idée s’imposa à lui : le rite initiatique d’entrée dans la confrérie des Chemises à Carreaux comporterait désormais un passage en caisse obligatoire. C’était après tout une des valeurs phare de leur communauté : lutter sans relâche contre l’hégémonie des péquenauds en collants violets. L’accoutrement de ces… imbéciles… n’était ni plus ni… moins qu’un attentat… vestiment…

Soudain, les crocodiles en plastique de la pile de bouées s’animèrent et prirent place tout autour de la piscine. Certains se couchèrent sur les transats tandis que d’autres se mirent à attaquer voracement les mômes infernaux qui continuaient à chahuter dans l’eau.

Je pris peur. En courant pour me sauver de leurs grincements de plastique terrifiants, je glissai sur le rebord humide de la piscine et m’étalai dans l’eau, battant le record du plat le plus sonore. Comme je gesticulai pour rejoindre le bord, je me sentis soudain tirée vers le fond. Une de ces horribles bestioles vert fluo mâchouillait le bas de mon bikini et menaçait de m’engloutir d’un instant à l’autre. Mue par l’énergie du désespoir, je me débattais de toutes mes forces. Puis il y eût une sorte de miracle : un bras fort me tira des eaux chlorées devenues si dangereuses pour me remonter, nue comme un vers, sur la terre ferme. En cet instant, je me sentais Ève. Mais qui était donc Adam ? Les yeux me piquaient et je ne voyais pas son visage. Il me couvrit galamment de sa veste de maître-nageur trop grande pour moi et alors que je m’apprêtais enfin à lever le minois, la bouche en cœur, pour découvrir celui de mon sauveur, un violent plongeon de crocodile m’aspergea de la tête aux pieds.

Le contact brutal de l’eau froide, bien plus réel encore que ma chute dans la piscine, me fit l’effet d’une secousse tellurique. Tandis que je me relevais en sursaut sur mon transat, les lunettes de soleil de traviole et le livre ouvert tombant des genoux, une voix hystérique se fit entendre : « Gabin, va t’excuser tout de suite ! »

Un gamin s’avança vers moi tout penaud, l’arme du crime encore à la main, dont le canon gouttait encore.

« Pardon madame. »

Je laissai mon corps retomber sur le dossier du transat. À ma gauche, les crocodiles empilés me lorgnaient, l’air moqueur, tout comme le beau maître-nageur qui, de loin, n’avait pas perdu une miette de la scène et ricanait aux côtés d’une pimbêche en minikini. »

– Donc tu vois, Mathilde : mois de juin au Club Med ou pas, tant qu’on passe l’été avec la liste de bouquins imposés de Pichon, rien ne garantit qu’on passe de bonnes vacances !

Le groupe de copines pouffa.

– Ah bah, tiens, quand on parle du loup… La voilà.

– C’est pas vrai ! Elle porte une chemise à carreaux…

Les étudiants pénétrèrent dans le grand amphi à la suite de la petite dame voûtée et bariolée, qui portait une pile de livres sous le bras.

Juin et ses crocodiles en plastique étaient déjà loin.

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15 réflexions sur “C’était à Opio en Provence, faubourg de Cannes, dans les jardins du club Med…

  1. Ah, là, là, non seulement c’est drôle mais c’est vraiment bien écrit, cerise sur le pompon pidou ! Je regrette de dire que si cette participation est sans tête, elle ne manque cependant pas de queue ! Et le palpitant à plat ne l’est pas du tout, elle ment cette Grumots, elle ment en allemand ! Ce complot Ross vs Quain, crocos vs Gabin and Co, j’achète ! J’en veux 52 exemplaires siouplait. Et hop, dans ma besace agendophilique qui s’enrichit, je vous le dit, qui s’enrichit !

    Aimé par 2 people

    1. Waouhouuu, c’est aussi le cri des « gagnants » a qui Anne a délégué la décision de décider qui conduirait l’agenda ironique ; Michelle la belette et le Dodo paresseux ont décidé de ne pas décider , et que l’agenda de juillet serait conduit en double par Grumots et Martine ! Adonc, arrangez vous, entendez vous, épatez nous !!

      Aimé par 2 people

  2. Ah mais quel tête à queue, enfin, je voulais dire, quel portrait aqueux que celui de ces vacances là. Comme quoi, sans queue ni tête, finalement…
    Bref, madame Pichon éveille l’intérêt du lecteur, qui est en suspens, que Ross est-il advenu ?
    C’est réjouissant au possible, total délire in the club, on en redemande tellement c’est bon.
    La grumot ment si passionnément que le lecteur s’y laisse prendre tout aussi passionnément.
    Bravo pour cet agendo-texte déjanté.

    Aimé par 1 personne

  3. Bonsoir.
    On ne se connait pas personnellement, je lis les textes de l’agenda ironique de juin et j’ai atterri (avec plaisir) ici.
    Cette participation est aussi amusante que bien écrite.
    Je me demande juste si les extraits du livre lu sont de vrais extraits ou s’ils sont issus de ton imagination?

    Aimé par 1 personne

    1. Merci 🙂 Effectivement les extraits du livre lu sont sortis de mon cerveau on ne sait trop comment, sauf la première phrase que j’ai piochée au hasard dans les « Fictions » de Borges pour me lancer. Cela dit, heureusement que le personnage s’endort en le lisant car j’aurais bien été en peine d’inventer la suite !

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