40 hours – chapitre 4

Maria n’avait aucune envie d’ouvrir. Mais elle n’eut pas besoin : la poignée tourna toute seule et André entra, suivi de près de Marc puis de Stéphanie, l’air penaud.

– On est désolés. Vous aviez peut-être raison, marmonna Marc.

– Je rêve d’une douche bien chaude plutôt que de faire de la compta, rajouta Stéphanie. J’ai atrocement mal au dos et de toute manière, mon ordinateur ne fonctionne plus.

– Et moi, je suis d’accord avec Maria, dit André. On est pris pour des cons dans cette boîte. Ça fait 20 ans que je travaille là et je gagne toujours des cacahuètes…

Après un bon quart d’heure de jérémiades, ça allait déjà un peu mieux pour tout le monde. Ça faisait du bien de se plaindre et d’avoir une tête de turc. D’ailleurs, il était temps de monter exposer leurs requêtes à leur patron préféré.

Contre toute attente, Stéphanie se proposa d’être la porte-parole et de défendre ses collègues devant le lion. Mais finalement, c’est toute la troupe qui se pressa devant la porte du bureau du dernier étage, rejointe même par Patrice qu’on avait retrouvé faisant les cent pas au détour d’un couloir.

Les coups frappés à la porte restèrent sans réponse. Alexandre pénétra dans la pièce. Elle était vide.

– Il est en train de couler un bronze ou quoi ? ironisa André, avec sa délicatesse habituelle.

La question se posa alors d’assiéger les toilettes. Mais cela ne dura pas : ils étaient également inoccupés. Où était-il passé ? Noé avait-il lâchement quitté l’arche ?

La curieuse ménagerie que composait l’équipe de survivants de MSL se dispersa donc dans les locaux à la recherche de son dirigeant, furetant sous les bureaux, derrière les machines, dans les recoins et placards. Tout cela commençait à ressembler à une ridicule partie de cache-cache géante.

L’équipe se réunit à nouveau dans l’atelier, bredouille.

– Il ne peut être que dehors, conclut Maria.

Tous acquiescèrent et les hommes unirent leurs forces pour dégager la neige d’une fenêtre pour se glisser à l’extérieur. Pour la porte, c’était peine perdue. Mais par où avait-il bien pu se glisser pour aller dehors, cet abruti ?

Charlotte, Stéphanie et Maria, que la maigre épaisseur de collants ne permettait pas d’affronter le froid pour les suivre, s’octroyèrent le luxe de les attendre au chaud à l’intérieur. Elles devaient d’ailleurs se préoccuper de trouver une nouvelle fois de quoi nourrir les huit bouches à midi. Mais les réserves étaient de plus en plus maigres… C’est alors que Stéphanie avoua en rougissant qu’elle avait omis de mentionner la veille que l’un de ses placards regorgeait de friandises. Maria eut à nouveau envie de l’étriper mais heureusement pour la comptable, Charlotte était là. On ne commet pas un meurtre devant témoin.

– Vous ne croyez pas qu’il serait temps de faire la paix, toutes les deux ? Je suis sûre que vous avez plein de points communs, fit la commerciale.

Les deux femmes ne répondirent pas. La querelle était si ancienne et habituelle qu’elles n’avaient même jamais envisagé de faire la paix un jour.

Sur ce, les hommes revinrent en escortant Patrice qui portait sur son énorme dos, tel un vulgaire sac de pommes de terre, le directeur financier transi de froid.

– On l’a retrouvé dans sa voiture, en train de se geler les miches, s’écria Marc.

– Qu’est-ce qu’il faisait là-bas ? demanda Charlotte.

– Aucune idée. Mais ça ne lui a pas fait de bien… Il ne parle plus et il est tout bleu.

Le réparateur d’imprimante déposa le boss à décongeler devant un radiateur.

– À table ! dit Stéphanie.

À mesure qu’il mangeait et se réchauffait, Noé Duruy semblait reprendre vie. Alors que la discussion allait bon train parmi les salariés, ravis de se restaurer et échauffés par les événements de la matinée, le directeur déclama, tout de go :

– Je suis un monstre. Je suis un mauvais patron, un mauvais mari et un mauvais père. Vous n’aviez qu’à me laisser crever dehors.

La surprise passée, Maria comprit que le dialogue était enfin engagé.

– Il ne faut pas dire ça…

Elle le rassura un tantinet, tout en lui faisant bien entendre qu’elle et ses collègues ne lâcheraient pas le morceau. Faire naître un esprit d’entreprise, une cohésion d’équipe, une relation de confiance et de respect mutuels, était-ce trop demander ? Puis, on parla de ses enfants, dont il était, comme d’autres, sans nouvelles. Allaient-ils bien, étaient-ils eux aussi coincés comme eux quelque part, retenus par la neige ?

À la fin de l’après-midi, les employés de MSL eurent le sentiment d’être plus soudés qu’ils ne l’avaient jamais été. Même Stéphanie paraissait moins détestable que d’ordinaire aux yeux de Maria. Chaque minute passée ensemble leur en apprenait un peu plus sur les uns et les autres, de souvenirs en anecdotes racontées. Maria se mit à voir ses collègues d’avantage comme des êtres humains, avec leurs défauts, leurs faiblesses, leurs qualités, plus que comme des bêtes.

De retour pour la nuit dans le grand bureau moquetté, le groupe s’assit en rond au sol pour écouter Alexandre, dont la passion pour les romans de fantasy, les jeux vidéo, les films et les séries avait nourri l’imagination et en faisait un agréable conteur. Maria se sentit bercée par sa voix grave et chaude et à la fin du récit, alors que l’on éteignait déjà la lumière du grand halogène, elle se surprit à demander un supplément de romanesque au bel orateur.

– D’accord, la colombe.

Il l’invita donc à l’abri des regards et des oreilles dans sa tanière sous le bureau pour continuer à lui susurrer des histoires jusque tard dans la nuit, jusqu’à ce que la tête de la jeune femme ne tombe doucement de sommeil sur son épaule.

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