40 hours – chapitre 3

Jamais Maria n’avait autant détesté Stéphanie que ce jour-là. Le petit déjeuner avec Alexandre n’avait été qu’une courte accalmie avant que le sort ne s’acharne à nouveau. Une fois les collègues sortis des brumes matinales du réveil, un léger compte-rendu de la situation s’était imposé. Le scénario catastrophe d’ordre climatique qui se jouait au dehors ne leur permettait pas de regagner chacun leurs pénates. Un rapide inventaire des téléphones portables des uns et des autres révéla que nulle marque n’était plus performante qu’une autre : iPhone, Galaxy trucs et autres smartphones friands d’énergie avaient tous succombé à une panne de batterie. L’absence de tonalité du téléphone fixe du bureau de Noé Duruy acheva d’anéantir tout espoir de communication avec l’extérieur : la ligne téléphonique était visiblement coupée par les intempéries.

Maria s’attendait donc à vivre la journée la plus ennuyeuse de sa vie. Mais c’était sans compter sur l’extrême générosité de son patron… qui s’empressa de proposer que l’on retournât tout simplement travailler, chacun à son poste. Et cette morue de Stéphanie d’approuver d’un signe de tête. Lèche-bottes !

– C’est vrai ça, le téléphone est coupé, mais pas l’électricité. Et on a du travail, alors tant qu’à être là… Rien ne nous empêche de travailler.

Maria, d’ordinaire si calme et discrète, se leva d’un bond de la moquette.

– Rien ne nous empêche de travailler ? Mais on n’a pas mangé ni dormi correctement depuis 24 heures ! On ne va quand même pas travailler dans ces conditions… Et on va rester combien de temps comme ça, à épuiser nos dernières forces à bosser au lieu de garder notre énergie pour essayer de sortir d’ici ?

Le silence se fit. Noé Duruy crut bon de défendre sa position.

– On finira bien par venir nous chercher… Ou alors, d’ici quelques heures, la neige aura certainement fondu et nous pourrons tous rentrer chez nous nous restaurer. En attendant, je ne vous paie pas à rester assise à geindre assise sur la moquette de mon bureau, Maria.

Stéphanie regarda Maria d’un œil narquois, ce qui acheva de mettre la secrétaire dans tous ses états. De colère, elle ne put s’empêcher de déballer tout ce qu’elle avait sur le cœur depuis ses débuts dans l’entreprise et de dire tout haut ce que tous – ou presque – pensaient tout bas. Les mots claquèrent comme des fouets : manque de communication, absence de reconnaissance du travail des salariés, heures supplémentaires non payées, précarité des contrats… Tout y passa, et elle en rajouta une couche en parlant de syndicat.

Son auditoire en resta soufflé. Alexandre pensa que sa colombe n’était pas aussi pacifique qu’elle n’en avait l’air, mais ce n’était finalement pas pour lui déplaire.

Après un silence qui en disait long sur son manque de courage, Noé s’exprima.

– Très bien. Nous n’avons qu’à voter. Qui pense que nous devrions nous remettre au travail ?

Quatre mains s’élevèrent timidement : la sienne, bien entendu, celle de la comptable traîtresse et des deux ouvriers, André et Marc, habitués à ne pas compter leurs heures, dans un élan de dévotion suprême qui en devenait effrayant.

– Qui pense que nous ne devrions PAS reprendre le travail aujourd’hui ? demanda à son tour Maria.

Charlotte et Alexandre se rangèrent de son côté. Tous les regards se tournèrent alors vers Patrice, le réparateur, qui haussa les épaules. Sa mission dans l’entreprise étant terminée depuis belle lurette, il votait blanc. Cela faisait donc 4 contre 3, en faveur du chef…

Les fayots se remirent donc au boulot tandis que les rebelles élurent domicile en bas, dans la salle de pause, ignorant si leur refus de travailler allait avoir un quelconque impact sur leur avenir dans l’entreprise. De toute manière, se dit Maria pour se rassurer, en tant que commerciale et secrétaire, elle et Charlotte ne pouvaient pas faire grand-chose sans téléphone ni messagerie électronique en état de marche. Seul Alexandre pouvait continuer à réaliser plans et maquettes de machines, mais il se rangeait à l’avis de Maria : ce qui se produisait aujourd’hui était symptomatique du malaise qui régnait depuis longtemps au sein de l’entreprise. C’était enfin le moment de crever l’abcès.

– Il nous prend vraiment pour des imbéciles !

– Des vaches à lait !

– Et si on sabotait le travail des autres pour qu’il nous entende ? proposa Charlotte, qui avait troqué sa bonne humeur contre un relent de militantisme.

– Oui, mais comment ? dit Maria.

– Il suffirait de couper l’électricité, suggéra l’ingénieur.

Ni une, ni deux, les trois complices se retrouvèrent dans le local technique, tâtonnant dans le noir, se marchant sur les pieds et complotant à voix basse – pas si basse que cela, d’ailleurs.

Après que Charlotte ait enfin trouvé l’interrupteur de la lumière pour éclairer leurs faits et gestes, cette dernière s’éteignit brusquement après qu’Alexandre ait fait sauter une demi-douzaine de plombs sur le compteur. Maintenant, c’était terminé : plus aucune machine, aucun ordinateur, aucun outil électrique ne pouvait plus fonctionner.

Il ne restait plus aux rebelles qu’à filer en refermant le local pour rejoindre le QG, la salle de pause, clés en poche. Maintenant, ils pouvaient négocier.

Tandis que la commerciale aux collants zébrés alliait son optimisme au sang froid reptilien de l’ingénieur pour dresser la liste de leurs doléances, Maria observait, le nez collé à la vitre, le paysage désolé et toujours gelé à perte de vue au dehors. Un décor de fin du monde qui filerait le bourdon au plus joyeux des clowns.

Après un moment, on frappa à la porte.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s