40 hours – chapitre 2

Le lendemain, Maria s’éveilla difficilement à la lumière du petit jour qui pointait à travers la fenêtre du grand bureau du directeur financier. Ce même bureau qui occupait le dernier étage du bâtiment et où personne d’autre que le lion à crinière poivre et sel ne semblait jamais avoir pénétré.

Outch ! Quel mal de dos ! La secrétaire s’étira et fit craquer ses vertèbres en réprimant un rictus de douleur. Il faut dire que dans sa grande bonté, Noé Duruy leur avait tous permis de se réfugier dans son bureau pour la nuit – bonjour chauffage et moquette douillette – mais, hélas, n’avait pas pour autant le pouvoir de faire apparaître en un claquement de doigts un lit soigneusement bordé pour chacun de ses 7 employés.

Maria, en se levant, ne peut s’empêcher de sourire à la vue de la scène qui s’offrait à ses yeux. Ses collègues de travail s’étendaient là, à même le sol, recroquevillés en boule ou étalés de tout leur long, la chevelure hirsute et les vêtements froissés. Le réparateur de l’imprimante, Patrice – Maria connaissait désormais son nom – ronflait comme un bienheureux dans un coin, tandis que Marc et André se tenaient chaud, pelotonnés en boule l’un contre l’autre, et que Stéphanie gisait près de la porte comme une étoile de mer, le chemisier un peu trop entrouvert, probablement déboutonné par un sommeil agité. Les problèmes de dos de la Charlotte aux collants rayés avaient valu à celle-ci de décrocher le gros lot : le fauteuil du boss ! En parlant du loup – ou du lion, comme vous préférez – c’était le clou du spectacle : avec sa cravate sur les yeux en guise de masque de sommeil et un léger filet de bave aux lèvres, Maria ne le voyait décidément plus du même œil. Le mythe était brisé ! Pas de risque qu’elle craigne à nouveau cet homme… Bref, à première vue, on aurait pu croire à un lendemain de soirée d’entreprise trop arrosée qui se serait terminée en pyjama party improvisée dans le bureau du boss. Enfin, à ceci près : ce n’était pas à MSL qu’on pouvait profiter de cocktails et autres lunchs d’entreprise…

Maria n’avait aucune idée de l’heure qu’il pouvait bien être mais elle décida de descendre à la salle de pause. Un bon café ne serait pas de refus et elle en profiterait pour voir si la neige avait fondu dehors et dans quel état était la route. Elle se demanda si le reste des collègues allait débarquer pour travailler et si elle était elle-même en mesure de redémarrer une nouvelle journée de travail comme si rien ne s’était produit. Tout à ses pensées, elle ne vit pas le pied d’Alexandre dépasser du bureau sous lequel il s’était terré pour la nuit et s’étala de tout son long sur la moquette, dans un bruit sourd.

– Aïe !

Le buste de l’ingénieur se releva comme un clown à ressort sorti de sa boîte.

– Rien de cassé, la colombe ?

Maria se malaxa le poignet en faisant une nouvelle grimace. Décidément, la journée ne s’annonçait pas meilleure que celle d’hier. Mais le sourire du grand brun d’ordinaire si peu expressif lui donna l’espoir du contraire. C’est vrai qu’ils avaient bien sympathisé la veille au soir, alors qu’après avoir subi la liste des noms de tous les animaux de sa crétine de collègue de Stéphanie puis ceux des gosses du patron ainsi que tous les petits détails insignifiants de la vie de chacun ainsi relatés par ennui, Maria s’était exclue dans un coin pour récupérer ce silence précieux qu’elle avait bêtement brisé quelques heures plus tôt. Alexandre l’avait alors rejointe, probablement poussé par sa nature reptilienne encline à la tranquillité. Mais après un moment, il s’était mis à parler lui aussi, et par chance, Maria l’avait trouvé de bonne compagnie. Il avait même fini par plaisanter en l’appelant « la colombe » car elle était tout de blanc vêtue. Enfin, encore un coup du sort d’avoir choisi sa tenue la plus salissante pour une journée comme celle-ci… À force de s’asseoir et dormir par terre, elle allait finir tôt ou tard par ressembler à une vieille serpillière !

– Tu veux que j’aille chercher du café ? reprit-il à voix basse.

– Non, j’y vais en éclaireur, répondit-elle. Puis, en blaguant : si tu ne me vois pas revenir, c’est que la voie est libre et que j’aurais pris mes jambes à mon cou ! Je n’ai qu’une envie : rentrer chez moi.

Sur ces paroles, le tailleur blanc disparut dans le couloir. Alexandre retourna se coucher dans sa tanière sous le bureau, ne sachant pas s’il préférait la voir revenir ou non. Il désirait lui aussi rentrer mais n’était pas contre passer encore un peu de temps avec elle. Il en avait plus appris sur elle ces dernières heures qu’en deux ans de carrière au sein de la même entreprise. Quelques instants plus tard, la secrétaire refit son apparition dans l’encadrement de la porte, chargée d’un plateau contenant le petit déjeuner : une cafetière fumante, du sucre et le reste de gâteaux secs.

– Alors, c’est comment dehors ? On ne voit rien depuis cette fenêtre.

Maria posa le plateau près du bureau tout en se contorsionnant pour s’asseoir au sol sans risquer de déchirer sa jupe fourreau.

– C’est franchement bizarre. Il fait tout gris, il ne neige pas mais il règne un silence de mort. J’ai voulu ouvrir une des fenêtres de l’atelier pour mieux voir mais impossible, elle restait collée par le givre. J’ai l’impression qu’il y a toujours autant de neige amoncelée sur nos voitures mais qu’au lieu de fondre… elle s’est transformée en glace. Je crois qu’on va devoir rester ici encore un bon moment.

Alexandre soupira.

– Quand les autres se réveilleront, on appellera les secours.

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